L’ethnopharmacologie : du terrain au laboratoire.

L’ethnopharmacologie : du terrain au laboratoire.

Les premières tentatives pour définir l’ethnopharmacologie, en tant que discipline autonome, datent du début des années 1980. L’ethnopharmacologie, lit-on, consiste en « l’exploration interdisciplinaire des agents biologiquement actifs traditionnellement employés ou observés par l’homme ».

Mais les termes « agents » et « traditionnel » suscitent bien des ambiguïtés. Tout d’abord face à la grande hétérogénéité de l' »agent biologiquement actif » que l’ethnopharmacologue rencontre. Cela peut être un mélange de plantes, une plante entière, ou l’une de ses parties, une préparation spéciale, un principe actif, une molécule. Mais, s’il s’agit de considérer tout ce qui peut agir sur le niveau biologique, la manipulation des corps ou encore les prières ou incantations sont-ils aussi des « agents » ? De nombreux exemples nous indiquent qu’il est souvent très difficile de séparer le médical du religieux (d’où l’usage du terme controversé de pratiques médico-religieuses).

Le terme « traditionnel » ensuite : qu’apporte-t-il dans cette définition ? Que l’emploi ou l’observation doivent être anciens ? Ou qu’ils se réfèrent aux cultures autrefois dites « traditionnelles », parce qu’on ne savait y voir que stagnation et transmission à l’identique, en dehors de ce qui caractériserait les cultures « non traditionnelles » – la nôtre et elle seule – c’est à dire invention, recherche, transformation des savoirs ? De surcroît, cette définition met ainsi l’accent sur les « agents » et non sur l’étude des usages dont font l’objet ces « agents », là où il est clair que c’est l’usage qui guide. En effet si ethnopharmacologie il y a, au delà de la pharmacologie tout court, c’est bien parce que la recherche se fait, non pas sur l’ensemble des matières disponibles dans le monde naturel, mais sur celles qui font l’objet d’usages vernaculaires, et en considérant ces derniers comme des éléments essentiels pour la recherche des « activités », ou, plus largement, des propriétés de ces matières.

Par conséquent, l’objet que se donne l’ethnopharmacologie, serait sans doute mieux décrit comme l’étude scientifique interdisciplinaire de l’ensemble des matières d’origine végétale, animale ou minérale, et des savoirs ou des pratiques s’y rattachant, que les cultures vernaculaires mettent en oeuvre pour modifier les états des organismes vivants, à des fins thérapeutiques, curatives, préventives ou diagnostiques.

L’ethnopharmacologie est une discipline qui fait appel à de très nombreux acteurs de compétences variées. L’ethnologie, l’ethnomédecine et les ethnosciences, l’histoire, la pharmacologie, la toxicologie sont différents aspects de cette approche plutidisciplinaire. Mais c’est bien l’industrie pharmaceutique, à la recherche d’innovations, qui a permis l’essor de cette discipline. en effet, la découverte au hasard des espèces végétales d’intérêt n’était pas rentable, l’ethnopharmacologie représentait une alternative plus rentable pour les industriels. Les usages vernaculaires des plantes par les populations servaient de premier tri pour la sélection de substances hautement actives. Ceci étant, le screening chimique apparu dans les années 1990, remplaçait alors les recherches ethnopharmacologiques de terrain.

Méthodologie : un programme de recherche multidisciplinaire.

La première partie de la recherche en ethnopharmacologie consiste à comprendre les systèmes de santé traditionnels : c’est le travail de l’ethnologue, voire de l’ethnomédecin. Il s’attachera à comprendre et à décrire le système de soin traditionnel, c’est-à-dire les conceptions de la physiologie, de la pathologie, la classification des maladies, l’utilisation des remèdes. Et ce n’est qu’après avoir décortiqué le système de santé traditionnel que pourra commencer le recensement des remèdes traditionnels.

Le recensement des remèdes traditionnels s’effectuera dans un premier temps en récoltant les échantillons des plantes utilisées par les tradipraticiens ou par les gens ; ces plantes seront ensuite identifiées par un botaniste. On recensera aussi le mode de récolte, les techniques de séchage, le mode de préparation, les solvants utilisés ainsi que la posologie. L’usage thérapeutique sera expliqué et interprété par les ethnologues ou les ethnomédecins en fonction de la connaissance du système thérapeutique traditionnel. A partir des informations de terrain, on est amené à rédiger les premiers éléments de la pharmacopée traditionnelle.

La deuxième étape va consister à rechercher les convergences d’utilisation. Autrement dit, essayer de savoir si les informations de terrain sont originales, ou au contraire, sont connues par plusieurs ethnies, voire dans plusieurs pays. Ces confrontations ont lieu essentiellement lorsqu’il s’agit de traditions orales. Par contre, lorsque l’on travaille dans des pays où il existe une tradition écrite, comme la médecine arabo-persane, la médecine grecque, la médecine indienne ou la médecine chinoise, ce sont alors les historiens et les linguistes qui seront mis à contribution afin de rechercher dans les textes anciens la mention de l’utilisation de ces plantes médicinales. Le travail sera complété ensuite par une étude bibliographique, car pour chaque espèce il est indispensable de bien rechercher au travers des banques de données si cette plante a déjà fait l’objet d’études par d’autres chercheurs.

C’est alors que se met en place un protocole d’évaluation pharmacologique. Ce protocole va consister à mettre en évidence une activité pharmacologique des plantes médicinales. Le pharmacologue sera en quelque sorte guidé par l’usage traditionnel. Il va de soi que la réussite de ce travail dépend de l’étroite collaboration entre les gens de terrain, les ethnologues et les pharmacologues.

Dans un premier temps, on se contentera de suivre rigoureusement les indications de la tradition, notamment lors de la préparation des extraits. On choisira ainsi le solvant et les méthodes d’extraction utilisés par les tradipraticiens. L’extrait obtenu sera ensuite sommairement caractérisé de manière chimique. Il n’est pas question dans ce travail-là d’aller recherche des molécules nouvelles, mais au contraire simplement d’identifier quelques marqueurs chimiques qui caractériseront l’extrait.

Vient alors le choix du protocole toxico pharmacologique et là, deux techniques sont proposées : une technique in vivo et une technique in vitro. Pour chacune des techniques utilisées, il est indispensable que celle-ci soit évaluée avec un extrait végétal. En effet la pharmacologie des extraits n’est pas la même que celle des molécules pures, car dans les extraits des centaines de molécules se trouvent confrontées à un organisme vivant, à une cellule ou à une fraction subcellulaire. De nombreux exemples nous prouvent que le totum d’un extrait végétal peut avoir une certaine activité pharmacologique différente de l’activité propre à chacun de ses constituants. Il est par conséquent indispensable de re-vérifier les paramètres classiques en pharmacologie : spécificité, sensibilité et reproductibilité de la méthode et bien entendu, chacune des techniques devra être étalonnée à l’aide d’un produit moléculaire de référence.

L’évaluation pharmacologique a pour objectif de déterminer l’intérêt thérapeutique de substances issues de médecines traditionnelles. Bien sût, la recherche peut s’arrêter là, mais elle peut aller plus loin, notamment en effectuant une identification chimique et une recherche de principes actifs. Par ailleurs, l’étape suivante devra évaluer l’activité thérapeutique de ces extraits en clinique.

Enfin, la dernière étape de la recherche ethnopharmacologique, c’est le retour de l’information vers le terrain. Cette quatrième étape est tout a fait indispensable et devrait être écrite dans chacun des protocoles de recherche en ethnopharmacologie. Car bien souvent le retour de l’information est omis parfois oublié. C’est pourtant une information généreuse et gratuite qui a été donnée par des tradipraticiens et la moindre des choses est de leur restituer les résultats de la recherche. Cette restitution peut s’effectuer de deux manières. La première consiste tout simplement à diffuser sous forme de publication nationale ou internationale les travaux effectués, car on assiste parfois à des rapports de terrain non publiés, ou à des thèses qui restent inaccessibles. La deuxième façon de restituer l’information est en quelque sorte une valorisation qui peut s’inscrire dans un programme de développement. En effet dans certains pays, il existe maintenant des techniques permettant la fabrication d’extraits végétaux bon marché, préparés à partir de plantes médicinales locales contrôlées pharmacologiquement et toxicologiquement, et dont on connaît à la fois les doses actives et les effets thérapeutiques. L’on peut ainsi proposer aux dispensaires des phytomédicaments meilleur marché et donc accessible à un plus grand nombre. L’Afrique est un bel exemple avec la valorisation des médicaments traditionnels améliorés.

On comprendra ainsi au travers de ce protocole méthodologique l’importance des relations entre les différentes disciplines, car nul n’est ethnopharmacologue, seul un programme interdisciplinaire permettra à la recherche de progresser de manière efficace.

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