L’ethnobotanique.

L’ethnobotanique.

Pratique ancestrale ou concept nouveau ?

On peut affirmer sans trop prendre de risque que l’ethnobotanique est de loin la discipline la plus ancienne et la plus étudiée parmi les ethnosciences. Elle décrit les interactions entre les populations locales et leur environnement naturel dans l’histoire et dans le monde.

Pratique naturaliste ancestrale, le terme « ethnobotanique » n’est apparu qu’en 1895 dans un article anonyme publié par le Philadelphia Evening Telegram du 5 décembre, relatant une conférence du professeur Harshberger. De tout temps, l’homme a utilisé les plantes médicinales. Pour le meilleur et pour le pire. De certaines, il a extrait des poisons pour chasser ou faire la guerre. Mais il a aussi très tôt observé leurs propriétés et compris les bienfaits qu’il pouvait en tirer. L’art de soigner avec les plantes traverse ainsi les siècles, les cultures et les continents.

De nombreux exemples tirés de l’histoire nous indiquent clairement que l’Homme a eu de tout temps des rapports privilégiés avec son environnement. L’archéologie nous apprend par exemple qu’il y a environ 50 000 ans, l’homme de Néandertal cueillait l’achillée, la guimauve, la centaurée ou le séneçon pour garnir les tombes de ses proches. La flore médicinale utilisée par les Babyloniens en Mésopotamie a pu être reconstituée à partir des tablettes sumériennes datant du 3ème millénaire avant J.-C. Les noms de plus de 250 plantes y sont inscrits en signes cunéiformes et nous savons comment ils préparaient sirops, pommades, onguents ou infusions ; nous savons qu’ils connaissaient les propriétés de la belladone (Atropa belladona L.) et nous possédons une classification de substances minérales utiles.

Dans la vallée du Nil et ses alentours, les documents traitant de la médecine égyptienne sont nombreux. Le plus connu d’entre eux (parce que traduit le premier) est sans nul doute le papyrus d’Ebers, datant du 2ème millénaire avant J.-C. ; la belladone, la jusquiame et l’opium par exemple faisaient parti de la matière médicale égyptienne.

La médecine de la Grèce antique, reconnue comme fondatrice de la médecine occidentale moderne, nous a légué quant à elle un grand nombre d’ouvrages. Si Aristote est le fondateur de la botanique (vers 347 avant J.-C.), c’est à Théophraste (372-287 avant J.-C.) que l’on doit le plus ancien ouvrage qui soit resté, l’Histoire des plantes, composé en 320 avant J.-C. Hippocrate (460 – 377 avant J.-C.), le père de la médecine occidentale moderne est également considéré comme l’initiateur d’une médecine « naturelle », faisant appel au miel, aux herbes et à un ensemble de plantes. Sur 257 espèces végétales citées dans le Corpus hippocratique, 27 seulement ne sont plus considérées comme douées de vertus thérapeutiques. En 77 avant J.-C., Dioscorides rédige De materia medica, un ouvrage sur les produits médicinaux et qui décrit un peu moins d’un millier de plantes. Ce chirurgien grec, contemporain de l’empereur Neron, restera la référence jusqu’au XVIème siècle.

La littérature ancienne chinoise est elle aussi une source de données ethnobotaniques ainsi qu’ethnopharmacologiques. Des plantes médicinales et hallucinogènes sont énumérées dans une encyclopédie de Li Shih-chen, Pen ts’ao kang mu. Ce recueil, bien que publié qu’à partir de 1596, se base sur un savoir traditionnel ancestral.

L’ethnobotanique se définit comme l’étude de la relation entre les hommes et les plantes qui l’entourent. L’ethnobotaniste explore les usages liés aux plantes : nourriture, abris, médecine, habits, chauffage et cérémonies religieuses. Mais l’usage thérapeutique des plantes est un domaine privilégié, et le succès de cette discipline provient du nombre de substances extraites à partir des sources végétales indigènes. L’ethnopharmacologue prend alors la suite de l’ethnobotaniste.

L’intérêt pour cette discipline s’est accentué durant les années 1990. Les industries pharmaceutiques, friandes de découvertes scientifiques et de nouvelles molécules et principes actifs, se sont engouffrées dans ce filon très prometteur. Les industriels sont maintenant prêts à explorer toutes les parties du monde, là où la médecine par les plantes est le pilier du système médical local. L’Amérique du Sud par exemple, possède une extraordinaire richesse de biodiversité végétale, et de nombreuses espèces sont considérées comme des trésors de principes hautement actifs.

Que ce soit au fin fond de l’Amazonie, du Canada ou de la Mongolie, le chaman est un personnage détenteur du savoir local et garant des religions. En interaction continue avec les éléments de la nature, il « connaît » et « sait utiliser » les produits de la forêt. les ethnologues et botanistes se sont donc naturellement attardés sur ce personnage clé de la plupart des sociétés humaines.

Chamanisme.

Le rôle du chamane, du « voyant guérisseur », personnage-clé dans toutes les sociétés traditionnelles, est précisément d’être ce pont entre le monde et un « au-delà » du temps et de l’espace, généralement associé aux lieux non anthropisés, échappant au contrôle relatif des êtres humains : la mer, la forêt, les plus hautes montagnes, etc., domaines privilégiés des « esprits ».

Le chamane est, par excellence, le gardien de la tradition, et il assure des fonctions multiples qui correspondent, dans la société occidentale, à celles de médecin, de psychiatre et de psychanalyste, mais aussi de prêtre, de chef séculier bien souvent, etc. Ces rôles étaient aussi ceux qui étaient et sont encore attribués aux « sorciers », aux voyants et autres guérisseurs, aux patriarches, en Occident. Mais il est difficile et souvent dangereux d’essayer de trouver des analogies avec les sociétés occidentales.

L’accès à des « états de conscience altérés », outre la voie commune du rêve, est favorisé par la musique, la danse et le recours à de nombreuses substances psychotropes.

Mais d’où le chamane tient-il son pouvoir ? Il s’agit d’abord d’une prédisposition à se transporter dans cet « au-delà » où se trouve l’explication de la cause des désordres, une inclination à la rêverie, à la solitude, des comportements jugés hors norme, etc. Son savoir est aussi profondément ancré dans le concret, et l’enseignement chamanique prend en compte ces différents niveaux. Plus que tout autre, le chamane connaît les ressources offertes par l’environnement, qu’elles appartiennent au monde animal, au monde végétal, ou au monde minéral.

Parmi les multiples substances naturelles utilisées par les êtres humains, on trouve de nombreuses plantes dont ils font leur culture matérielle, dont ils se nourrissent, avec lesquelles ils se guérissent, mais dont certaines, aux vertus psychédéliques ou enthéogènes, leur permettent d’accéder au monde du rêve, de la vision. Les plantes hallucinogènes donnent aux chamanes et souvent aux autres membres de la communauté la possibilité, en transcendant les limites du social et du biologique, par la transe, de retrouver l’état édénique primordial.

Mais l’intérêt de nombreux chercheurs dans le domaine des substances hallucinogènes dans les années 1970 est à l’initiative le plus souvent des industriels du médicament, qui voient dans ces végétaux, des futurs « candidats médicaments », car actifs sur le système nerveux central. Le peyotl, l’ayahuasca, l’Amanita muscaria, le khat, le kawa et bien d’autres sont les élus des « chercheurs de l’or vert ».

Exemple des chamanes Ayahuasqueros amazoniens.

La transe chamanique de certains chamanes ayahuasqueros amazoniens, fait référence à un état psychique particulier induit par l’absorption d’une préparation d’origine végétale appelée ayahuasca en langue quichua. En fait, le terme désigne à la fois une plante et une boisson composée de deux plantes au moins, dont l’ayahuasca.

La plante : il s’agit de Banisteriopsis caapi, liane géante, de la famille des Malpighiacées, utilisée depuis des siècles (les premières traces de son utilisation remonteraient à environ 2500 ans) au Pérou, en Equateur, Colombie, Bolivie, au Brésil (Nord-est) et dans le delta de l’Orénoque.

Préparation : le mode varie selon les lieux. Infusion à froid ou à chaud, macération, etc. Le mélange le plus traditionnel est composé de Banisteriopsis caapi et d’une plante contenant de la diméthyltriptamine (DMT) : Chacruna (Psychotria viridis) au Pérou ; Oco yagé ou Chaliponga (Diploterys cabrerana ou Banisteriopsis rusbyana) en Equateur et Colombie ; Jurema (Mimosa hostilis) au Brésil, etc.

Le mélange de couleur marron et fortement amer, contient de nombreux alcaloïdes psychotropes qui agissent de manière synergique et dont les plus importants sont la diméthyltriptamine (DMT) et des composés de la famille des béta-carbolines tels que l’harmaline et l’harmine. Les scientifiques continuent de s’interroger comment des Indiens sans écriture, ni technique d’investigation formelle, par ailleurs immergés dans une extrême biodiverdsité, ont pu trouver une telle préparation, car seule l’association savante de deux plantes, l’une potentialisant l’autre, permet d’obtenir des effets psychotropes.

L’harmaline et l’harmine sont des inhibiteurs de la monoamine-oxydase (IMAO) et à ce titre, de puissants antidépresseurs. Associés à la DMT, un analogue de la sérotonine réputé inactif par voie orale, elles empêchent sa dégradation digestive et favorisent ainsi son absorption ce qui conduit à multiplier par deux, voire trois, le taux de sérotonine cérébrale circulante, principal neurotransmetteur du cerveau, pendant une durée de quelques heures.

Effets : l’absorption de cette boisson entraîne d’abord des effets digestifs violents peu de temps après l’ingestion (vomissements, diarrhées), puis des effets hallucinogènes d’une durée de plusieurs heures.

Pour les utilisateurs de ce breuvage, l’ayahuasca leur ouvre les portes d’une réalité « plus solide » ou « plus complète » que celle que nous laisse entrevoir nos sens à l’ordinaire.

De fait, tous les Occidentaux qui ont expérimentés ce breuvage (et il y en a beaucoup du fait de la multiplication de pseudo-chamanes occidentaux proposant des stages payants) vous diront avoir ressenti « des modifications de la conscience de soi et une transformation des rapports avec le monde », sentiments forts éloignés d’une confusion mentale à l’égard des personnes, de l’espace et du temps. C’est cette expérience vécue qui a poussé bon nombre d’auteurs à proscrire les termes « hallucinogènes », « délirogènes » ou même « psychédélique » pour leur préférer « enthéogène » (générateur d’un sentiment divin à l’intérieur de soi), « adaptogène » (favorisant l’adaptation à l’environnement) ou encore « empathogène » (améliorant le contact avec les autres).

Il est commun d’appeler cet état, transe, mais l’on pourrait tout aussi bien parler d’état second ou même d’état modifié de conscience (EMC).

Les phases d’hyper excitation et de catalepsie extatique se succèdent dans des proportions variables d’un sujet à l’autre. Les sens se trouvent décuplés. Le cours de la pensée semblé accéléré, le sujet est « ailleurs ». Ces changements tant perceptuels qu’émotionnels conduisent la psyché à construire des significations nouvelles de la réalité. C’est là que l’on doit parler de « visions » comme étant le résultat d’une réinterprétation de la réalité lorsque les cadres psychiques ordinaires sont relativisés, voire même abolis. La transe vécue comme une expérience hors de soi conduit à sentir un monde différemment, un peu comme si notre réceptivité s’en trouvait modifiée.

Ayahuasca, danses produisant une hyper oxygénation du cerveau, jeûnes ou claustrations prolongés, douleurs auto infligées sont des techniques simples permettant d’accéder à un état de précognition, durant lequel les fils de la rationalité se dénouent pour aller à la rencontre de l’Autre au sens large du terme. Cet Autre n’est pas l’au-delà, mais bien l’univers en son entier et celui-ci à toutes les caractéristiques d’une entité cohérente … qui n’a de cesse d’engager une communication constante entre toutes ses parties.

Bibliographie.

Costa, Jean-Patrick (2002). La transe chamanique et les origines du savoir autochtone, Communication au Colloque France-Culture, De la transe à l’hypnose. Université Libre de Bruxelles.

Dounias, Edmond (2003). Introduction aux ethnosciences. UV d’ethnopharmacologie, Université de pharmacie de Montpellier.

Duraffourd, C.L., J. C. & Chemli, R., Ed. (1997). La plante médicinale : De la tradition à la science : 1er congrès intercontinental Plantes Médicinales et Phytothérapie. Paris, jacques Grancher.

Motte-Florac, E. G., Gladys, Ed. (2004). Du terrain au cognitif : linguistique, ethnolinguistique, ethnosciences. A Jacqueline M.C. Thomas. Leuven, Peeters.

Rajbhandari, K. R. (2001). Ethnobotany of Nepal. Kathmandu, Ethnobotanical Society of Nepal.

Schultes, R. E. V. R., Siri, Ed. (1995). Ethnobotany : Evolution of a discipline. London, Chapman & Hall.

Schultes, Richard Evans & hoffmann, Albert (1979). Les plantes des Dieux. Les plantes hallucinogènes, botanique et ethnologie. Les Editions du Lézard.

Tewari, L. M. B., N.S. (2003). Studies on plants of medicinal uses and interesting aspects of ethnobotany in the mountainous region of Kumaun. Dimensions of Uttaranchal. C. M. Agrawal. Delhi, Indian Publishers Distributors : 251-268.

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