Les ethnosciences

Les ethnosciences.

Définition, historique.

Les ethnosciences (au pluriel) sont les savoir et savoir-faire naturalistes d’une société, le plus souvent à tradition orale, à l’égard de son environnement physique et matériel. Ce sont ce que les Anglo-saxons appellent ‘folk sciences‘ ou ‘aborigene sciences‘. Une expression française désuète les qualifie de ‘sciences populaires’. Le terme science n’est pas anodin, et a suscité des polémiques lorsque le concept d’ethnosciences a fait son apparition dans les année 1950. Les savoirs indigènes étaient alors catalogués de « préscientifiques », s’opposant à la science « académique » ; on parle même « d’histoire naturelle ».

Le terme ethnoscience (au singulier) évoque quant à lui le champ pluridisciplinaire qui se consacre aux ethnosciences, les sciences naturalistes élaborées par les peuples indigènes. Ces sciences sont ancrées dans les cultures qui les ont instruites et reçoivent rarement une expression écrite ou une systématisation consciente.

En 1950, apparaît dans la troisième édition du ‘Outline of cultural materials‘ de G.P. Murdock et al. le terme ethnoscience. Cette ‘folk science’ va devenir le sujet de recherche préféré des anthropologues américains de l’école dite de la ‘New Ethnography‘. L’ethnobotanique, l’ethnozoologie, l’ethnométéréologie, l’ethnogéographie etc., vont être considérées comme des catégories de cette ethnoscience. Les travaux d’Harold Conklin qui paraissent en 1954 sur les Hanunoo des Philippines, constituant un tournant majeur dans l’étude des ethnosciences avec l’avènement de l’anthropologie cognitive qui est consacrée aux perceptions indigènes du monde naturel et leurs conséquences écologiques. L’homme pense l’espace et le milieu sur lequel il agit à travers des pratiques.

Au cours des décennies qui suivent, la recherche en ethnoscience va privilégier les aspects classificatoires et nomenclaturaux de ces savoirs locaux. Les systèmes populaires de classification permettent d’aborder les principes mêmes de la connaissance et de ses modes de transmission.

L’étude des systèmes classificatoires va amplement profiter des outils méthodologiques de la linguistique. C’est dans et par la langue que s’opère l’appropriation du social et la construction du réel. La véritable importance de l’étude du langage réside dans sa contribution à l’étude des représentations. La langue construit une vision du monde auquel les Hommes se réfèrent pour décider de leurs actions. La classification des choses de la nature implique une interprétation du fonctionnement de cette nature. Mais la langue permet aussi au chercheur de comprendre comment la culture qu’il étudie ‘voit’ et médiatise son environnement.

L’étude du langage étant indispensable à l’étude des représentations, l’ethnolinguistique va constituer à la fois un champ propre de l’étude des ethnosciences et un outils d’investigation. Un des premiers guides documentaires paru en français et consacrés aux méthodes d’enquêtes en ethnoscience est l’oeuvre de linguistes (Bouquiaux et Thomas, 1976).

Avec l’ethnolinguistique et l’étude de la parenté, l’ethnobiologie est sans aucun doute la discipline qui a suscité le plus d’intérêt auprès des chercheurs. Sous le terme ethnobiologie signifiant l’étude des relations entre une population et son environnement biotique, se trouvent entre autre l’ethnobotanique et l’ethnopharmacologie. Mais aujourd’hui, les enjeux économiques et les conséquences sociales deviennent considérables. Mais outre la découverte de nouvelles substances actives dont l’industrie pharmaceutique est si friande, de nouvelles applications de l’ethnoscience ont vu le jour voilà plus de vingt ans maintenant, dans le domaine de l’ethnoécologie. L’ethnoécologie s’intéresse aux savoirs locaux relatifs à la phénologie des plantes, leur adaptation et leur interaction avec les autres organismes. Elle suppose de mesurer l’impact des gestions locales des ressources vivantes sur la dynamique des écosystèmes, incluant notamment l’appréciation indigène des interactions entre végétaux et animaux. L’ethnoécologie traite conjointement des fondements écologiques des pratiques sociales et des fondements sociaux des pratiques écologiques. Donc, des processus d’interactions et de changements impliqués dans les rapports réciproques entre une société et son environnement naturel. Outre une description fine des techniques -notamment agraires – et de leur influence sur la dynamique biologique, l’étude d’ethnoécologie analyse les savoirs locaux qu’elles mettent en oeuvre, ainsi que ceux qui concernent les phénomènes biologiques qu’elles induisent. Autant qu’une description « scientifique » de la dynamique agroécologique, il revient à l’ethnoécologue d’analyser la théorie indigène de la biodiversité qui sous-tend les pratiques agricoles et non agricoles et les choix stratégiques des acteurs.

Applications de l’ethnoscience.

Conservation de la biodiversité, aménagement du territoire, gestion durable des ressources et défense des droits indigènes, voilà les applications de l’ethnoscience depuis les années 2000. La biodiversité n’est pas un phénomène exclusivement biologique, et il importe de combiner les apports des sciences sociales et des sciences de la nature pour envisager notamment la relation entre la biodiversité et la viabilité des écosystèmes anthropiques.

Il existe à propos de cette dynamique des savoirs locaux sur la biodiversité des stéréotypes contradictoires. Tantôt on déplore l’incapacité des sociétés traditionnelles paysannes à adopter les innovations que l’Occident leur propose, tantôt s’impose au contraire l’image du primitif « écologiquement noble », adapté à son milieu et omniscient à propos de la biodiversité qui l’entoure, en vertu d’une invraisemblable « sagesse » écologique.

Cette contradiction en recouvre une autre qui concerne l’influence de la modernité sur la diversité biologique. Selon les points de vue, l’histoire du développement rural est présenté comme un enrichissement de la biodiversité locale dû à la « révolution verte », la modernisation de l’agriculture et la diffusion volontariste de nouvelles plantes cultivées. Le discours contraire met en avant la notion « d’érosion génétique » laquelle – sous l’influence de la monétarisation, de l’adoption des cultures de rente ou plus généralement d’un mode de vie moderne – incite au rejet des anciennes pratiques et conduit à la réduction de la diversité floristique manipulée par les paysans. De manière concomitante, on déplore souvent la disparition des savoirs traditionnels, mais cela est davantage une constatation attristée que d’une analyse scientifique. Les sociétés traditionnelles ne sont ni des « nobles sauvages », ni des « primitifs pollueurs ». Ils sont parties intégrantes des milieux dans lesquels ils évoluent et qu’ils font évoluer, dans des directions qui, sous l’effet de multiples choix et contraintes, peuvent conduire à un enrichissement ou au contraire à un appauvrissement de la biodiversité.

L’ethnoscience se veut aujourd’hui une discipline engagée, soucieuse de contribuer au bien-être des populations locales tout en proposant des modes d’exploitation durables et raisonnés des ressources. Mais cette discipline souffre de sa situation d’interface, de son positionnement interdisciplinaire. Bien admise au sein des sciences de l’homme et de la société, elle peine en revanche à être reconnue par des disciplines plus pointues relevant des sciences de la vie. Un engagement plus productif des ethnosciences serait, par exemple, de montrer en quoi le fait d’étudier les classifications indigènes des plantes peut être utile à une meilleure conservation des ressources génétiques. Le principal challenge de cette discipline d’interface est justement de négocier l’interface entre la cognition et l’action.

Bibliographie.

Doumias, Edmond (2003). Introduction aux ethnosciences.

Motte-Florac, E.G, Gladys, Ed. (2004). Du terrain au cognitif : linguistique, ethnolinguistique, ethnosciences. A Jacqueline M.C. Thomas. Leuven, Peeters.

Pordié, L., Ed. (2005). Panser le monde, penser les médecines.

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