Fleming, aveugle visionnaire ? (Le Magasin du Bon Dieu, Pierre Potier, 2001)

Fleming, aveugle visionnaire ?

Alexander Fleming, bactériologiste au St. Mary’s Hospital, à Londres, quitte son laboratoire pour quelques semaines de vacances en famille. A son retour, il observe l’aspect d’une boîte de culture, qu’il avait, par négligence, laissée sur une paillasse. Une colonie cotonneuse de moisissure Penicillium d’un blanc verdâtre s’était développée. Autour de celle-ci, toute présence bactérienne (il s’agissait de culture de staphylocoques) avait été éradiquée. Des circonstances favorables avaient permis la croissance du champignon. Un jeune mycologue travaillait précisément à proximité de la paillasse de Fleming sur des souches de Penicillium. Par chance, la colonisation avait été le fait d’un champignon, gros producteur de pénicilline. De plus, Fleming avait commis l’erreur (salutaire) de laisser ses boîtes à l’extérieur et non à l’étuve à 37°C ; or les staphylocoques sont moins à l’aise que les champignons pour pousser à 25°C. Coïncidence heureuse ? En 1928 l’été londonien fut exceptionnellement frais … Le hasard aida la chance. Fleming ne passa pas à côté de cette bizarre boîte de Petri. Il faut au moins lui reconnaître ce mérite.

Sa première hypothèse fut la bonne : si une mort bactérienne s’était manifesté autour de la moisissure, c’est qu’une substance sécrétée détruisait la bactérie. Il l’appela d’emblée « pénicilline ». Fleming publia ses observations mais apparemment sans en mesurer vraiment la portée. D’autres chercheurs s’intéressèrent aux travaux de Fleming, parmi lesquels Harold Raistrick, un grand spécialiste des champignons qui voulait identifier les souches productrices de Penicillium. A l’époque, le scepticisme l’emportait au point qu’il résuma la situation à l’occasion du XVe Congrès international de physiologie en 1935 : « La production de pénicilline à des fins thérapeutiques est vraisemblablement impossible. » Compte tenu des incertitudes relatives à la pénicilline, les sulfamides tenaient toujours le haut du pavé dans les traitements antibactériens.

Il fallut quelques années pour que la pénicilline revienne au cœur de la recherche, grâce à Boris Ernest Chain et Howard Florey qui effectuaient leur travaux sur les substances naturelles présentant des propriétés antibactériennes. Parmi elles figuraient la pyocyanase et la pénicilline. Chain et Florey avaient compris que ce que Fleming avait observé était important. Les moyens mis en oeuvre devaient être à la mesure de l’enjeu pressenti. Associés à d’autres dont Edward P. Abraham et Norman Heatley ils allaient purifier la pénicilline et définir son utilisation. En mars 1940, Chain avait produit suffisamment de pénicilline pour en injecter à des souris saines, comme à des souris infectées par des streptocoques. Le résultat ne se fit pas attendre : la pénicilline permettait de traiter l’infection expérimentale mortelle ; son activité était spectaculaire et dépendait de sa durée d’administration et de la posologie administrée. L’article, rédigé de toute hâte, passa à peu près inaperçu, et les quelques contacts que Florey tenta de nouer avec l’industrie pharmaceutique furent infructueux. Mais quelques années plus tard, dans la période troublée de la Seconde Guerre mondiale, la pénicilline devint un précieux atout pour la victoire des Alliés. Désormais, les antibiotiques allaient devenir un thème majeur de recherche pour l’industrie pharmaceutique. Aminoglycosides, tétracyclines, polypeptides, quinolones, etc. autant de familles thérapeutiques qui, en vingt-ans, allaient transformer la prise en charge et le contrôle des maladies infectieuses. Contrairement aux sulfamides, dont l’avènement fur une réalité scientifiquement construite, la pénicilline fut entrevue par des générations médicales précédentes, mais son avènement semble bien avoir été le fruit d’un heureux hasard.

Extrait du livre Le Magasin du Bon Dieu de Pierre Potier, Edition JC Lattès, 2001 (p 198 – 200).

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