La thériaque : deux millénaires de panacée.

Appellation dérivée du grec therakios, qui signifie « relatif aux bêtes sauvages », la Thériaque est l’une des plus anciennes préparations pharmaceutiques. Si, initialement, elle était utilisée en tant qu’antidote, elle acquiert au fil des siècles le statut de remède capable de soigner n’importe quels maux. Une véritable panacée.

Une recette qui date de l’Antiquité.

Il faut remonter au IIème siècle av. J.-C. et au poème Theriaca du médecin grec Nicandros de Colophon, consacré aux remèdes contre les poisons et morsures d’animaux, pour trouver la première écrite de la Thériaque. Mais c’est à Mithridate VI Eupator (108-63 av. J.-C.), célèbre roi du Pont, qu’est attribuée l’invention du fameux remède. Souverain obsédé par les conspirations à son égard, il s’est intéressé à la toxicologie afin de créer un antidote universel qui le garderait de tous les poisons. Il élabore la première recette de Thériaque, en regroupant 54 antidotes et poisons d’origine animale, minérale et végétale, qu’il avait préalablement testée sur ses prisonniers. La recette a par la suite été améliorée par Andromaque, qui a augmenté la quantité d’opium et ajouté plusieurs substances, dont de la chair de vipère. Cette nouvelle formulation, Theriaca Andromachi Senioris, regroupait 64 composants et était, elle aussi, censée protéger contre poisons et venins de toute nature. Claude Galien (environ 131-201), père de la pharmacie, modifiera la recette d’Andromaque et développera de nouvelles versions, dont celle destinée à l’empereur Marc Aurèle. Ses nombreux écrits, repris par les scientifiques arabes et byzantins, ont contribué au développement de la Thériaque dans la pharmacothérapie arabe, et les premiers traités sur ce remède, apparaissent dès le IXème siècle.

Charlatanisme et préparation publique.

Au fil des siècles, l’utilisation de la Thériaque contre les poisons et venins s’élargit aux maladies, ce qui explique en partie l’accroissement de son nombre d’ingrédients. Ainsi, entre les XIIIème et XIXème siècles, la grande majorité des pharmacopées et manuels mentionnaient une des recettes de Thériaque en tant que préparation officinale, y compris celle de Mithridate. Les plus célèbres venaient de Venise et de Nuremberg et, dès le XVIIème siècle, la plupart des pharmacies se lancent dans la production magistrale de la Thériaque, apposant leur nom en gage de qualité de ce produit très populaire en dépit de son prix. Renommée oblige, le marché de la Thériaque se retrouve rapidement confronté au charlatanisme avec l’apparition de produits contrefaits. Pour y faire face, la compagnie des apothicaires met en place, dès 1606, des préparations publiques de Thériaque. Elles sont réalisées par un maître apothicaire en présence de professeurs de médecine et de membres de la justice, ce qui rend cette cérémonie hautement solennelle.

Un déclin progressif.

A la fin du XVIIème, l’essor de la chimie et de la médecine moderne marque l’essoufflement de la Thériaque et sa remise en cause. Plus globalement, c’est l’ensemble de la polypharmacie,  croyance selon laquelle un médicament composé de plusieurs substances peut guérir diverses maladies et dont la Thériaque fur le porte-étendard, qui perd en considération. La pharmacopée française de 1884 est le dernier texte officiel à en faire mention, et les experts estiment que cette présence tient plus du devoir de mémoire que d’une réelle utilité aux pharmaciens de l’époque. En effet, si son étonnante recette fait plutôt sourire de nos jours, la Thériaque était loin d’être une préparation fantasque. Associée à un véritable savoir-faire, aussi bien dans la pesée et la sélection de ses ingrédients que dans son élaboration, plusieurs des plantes qui entraient dans sa composition sont encore représentées en officine. Un véritable remède universel donc, fabriqué par les meilleurs médecins et pharmaciens de l’Histoire et qui a réussi ce que peu de médicaments ont fait : perdurer près de deux milles ans.

Article tiré de Pharma n°152 de Mai 2018 et écrit par Julien Dabjat (La thériaque : deux millénaires de panacée.)

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